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Le café de Julie

 

Vous connaissez certainement la recette du café à la chaussette.

 

Le matin, vers 5 heures, vous mettez du café moulu, attention, moulu avec le moulin à café manuel que vous tenez de votre mère, cette sainte femme qui a élevé ses 8 enfants, et a eu 12 grossesses,  pendant que le père allait aux champs, mais nous nous égarons.

 Donc le café fraichement moulu, café en grains acheté en Belgique en passant par le chemin des Douaniers appelé pour ça parce qu'il ne passe pas par le poste de douanes et permet de ramener quelques friandises qui coûtent moins cher de l'autre coté.

 Et de toute façon, même si les douaniers sont en embuscade sur ce chemin qu'ils connaissent très bien, vous pensez ils sont de chez nous, ce n'est pas grave, parce que Jean, Raymond et Jacques, je les ai vus grandir, ils n'oseraient quand même pas me dire quelque chose.

 Mais revenons à notre café belge fraichement moulu que nous mettons dans une cafetière en émail bleu avec des fleurs, vous savez, la cafetière haute avec un bec, une partie droite et une partie évasée, celle qui est posée sur la cuisinière dans la cuisine.

 Donc, notre café belge fraichement moulu est mis dans la chaussette de la cafetière bleue, ben oui, la chaussette. C'est parfait une chaussette, nettement mieux que les machins de papier que l'on doit jeter après chaque usage parce qu'il sont tellement fins qu'il est impossible de les récupérer pour le lendemain. Et puis on ne peut même pas l'utiliser une journée complète, ça donne un goût au café.

 Une fois le café belge fraichement moulu et mis dans la chaussette de la cafetière bleue qui est placée sur la cuisinière de la cuisine, on met l'eau bouillante dessus.

 Evidemment que l'eau bouillante vous l'avez mise d'abord froide dans la bouilloire du même émail que la cafetière, évidemment que l'eau elle vient de votre puits, un fameux puits d'ailleurs, creusé par le père du père de votre mari à l'endroit indiqué par Mathieu, le fils du bedeau qui était un peu sourcier et beaucoup d'autres choses, mais on n'est pas là pour parler de ça.

 La bouilloire remplie d'eau froide du puits est mise à chauffer sur la plaque en fonte de la cuisinière à bois. Mais oui, bien sur qu'avant j'ai du ranimer le feu en remettant un peu de petit bois et une grosse bûche, mais ça repart vite, le tirage est fameux et puis on a le temps de se préparer une tartine.

 Ah, ca y est, l'eau est prête, je la verse doucement sur le café. Quelle joie de le voir se gonfler et prendre une couleur brun foncé puis d'entendre les premières gouttes tomber dans le fond de la cafetière d'abord, puis dans le liquide noir. Rien qu'à l'oreille je peux savoir quand la quantité est idéale.

 Encore un peu, c'est bon.

 - Valèèère !! viens, le jus est prêt.

 Mais avant de déguster la première mouture de ce breuvage exquis, je vous présente Valère et Julie, agriculteurs d'un petit village du Nord, lui, retraité depuis quelques mois, elle toujours en train de...

 Remarquez que lui c'est pareil. Il a gardé trois vaches, un cochon, quelques poules et lapins, un lopin de jardin pour les légumes, et il faut bien donner un coup de main au fils pour entretenir l'étable, 30 têtes, les pâturages, ramasser les pommes, labourer, ensemencer,... Vous pensez bien qu'il ne peut pas se payer les services d'un journalier.

 Nous sommes en 1960 et pourtant tout est immuable dans cette ancienne ferme, et on pourrait être 100 ans avant. A part la cuisinière, la cuisine et les instruments d'office semblent placés là pour une « brocante », exposés à la braderie de Lille, ils partiraient comme des petits pains.

 Julie et Valère semblent être aussi sortis d'un roman de Zola, sauf qu'ils aiment la vie et leur vie.

 Leurs vêtements sont « fonctionnels », robe bleue marine à petites fleurs recouverte d'un tablier noir et charentaises pour Julie, blouse noir au dessus d'un gros pull de laine, pantalon noir et godillots, pour Valère.

 Dans la cuisine, salon, salle à manger, coincée entre la chambre d'un coté et le cellier de l'autre, une table, un banc, 4 chaises de paille, un buffet, quelques étagères, des rideaux en vichy rouge et blanc, un fauteuil en bois avec un coussin pour la chatte, la TSF la même depuis 25 ans, quelques napperons et des cartes postales des amis, des gens de la ville qui, comme mes parents et moi, venons passer les week end et quelquefois quelques jours de vacances à notre maison de campagne.

  De fait, mes parents ont racheté la ferme d'à coté pour venir y passer les fins de semaine et échapper ainsi à la vie trépidante, de 1960, de la ville.

 On a tout de suite sympathisé, même si nous ne sommes pas du pays. Quelques services rendus, des demandes de conseils avisés, l'achat du lait et surtout du beurre, le vrai qui change de couleurs en fonction des saisons, fait à la baratte à main que Julie a conservée, ont fait que nous avons été acceptés et que nous pouvons aller boire la tasse de jus.

 Et puis ce sont de longues conversations au fil des fins d'après midi, et là Julie ne tarit pas, sur la vie du village autrefois, sur ses enfants, et surtout sur « m'sieu l'baron », dont le château est au bout de la rue, à 200 métres à peine.

 Ah, du temps du père, c'était un beau château, et les fêtes étaient magnifiques. D'ailleurs Julie était souvent appelée comme aide à la cuisine, non pas pour servir à table, elle ne présentait pas assez bien, bien que ce devait être un beau brin de femme d'après les photos que j'ai vues, mais pour préparer les plats dans la belle vaisselle. Assiettes dont le contenu provenait souvent de sa ferme, ou des fermes environnantes. « Pour ça, oui, le baron y savait ce qui était bon ! »

 Et puis, quand il partait le matin à cheval pour faire le tour du village, de son village, il s'arrêtait toujours chez nous, pour boire une tasse de café, discuter, apprendre les dernières nouvelles des villageois, savoir ce qui allait et ce qui n'allait pas.

 Et si quelqu'un était malade, il allait lui rendre visite, et si une naissance avait eu lieu, il allait féliciter la mère, et si un mariage se préparait, il ne manquait pas d'y faire porter des fleurs, tout autant qu'il allait à tous les enterrements et à toutes les messes dominicales.

 Maintenant, ce n'est plus pareil, le fils, je l'ai fait sauter sur mes genoux alors vous pensez que j'le connais bien, il vient aussi le matin boire sa tasse de café, mais lui ce n'est pas en partant, mais en revenant du casino avec sa « porche », une voiture où je ne peux pas monter.

 Il perd beaucoup d'argent et ne peut plus assurer l'entretien du château, et c'est pour ça qu'il doit vendre le domaine, pour en faire un hôtel et un golf il paraît.

  Mais oui, nous sommes en 1960, et pourtant, à entendre Julie, Valère, lui, ne dit pas grand chose, le Baron, c'est quelqu'un de bien, un Monsieur, et surtout, c'est une personne qui, bien que très au-dessus d'eux, viens discuter avec eux et parle le patois et boit le café, assis sur une de leurs chaises, et les écoute.

 A les entendre, on se demande comment ces agriculteurs, qui représentaient encore à l'époque presque 80% de la population, ont pu en 1875 voter pour la république contre une monarchie, qu'elle soit napoléonienne ou  royale, au profit de révolutionnaires comme Thiers et Gambetta, sauf si ceux ci représentaient la « stabilité » à laquelle aspire tout paysan.

 

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