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L'histoire |
et l'Histoire |
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On
est Jeudi soir, encore deux jours de travail et Alphonse ira Dimanche
fêter la naissance d’Eloi avec ses amis, au cabaret. On ne peut pas dire
qu’il en soit un client assidu, mais il aime de temps à autre passer la
soirée à discuter, à rire, à refaire le monde devant une pinte de bière
ou, plus rarement, un verre de vin.
Il
y retrouve Louis Delepierre, Auguste Fremaux et Joseph Vaneste, ouvriers
comme lui, mais ils n’ont guère le temps de se voir pendant les 12
heures qu’ils passent à l’usine.
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Le soir, ils sont si fatigués que leur seul souci est
d’avaler vite fait la soupe quotidienne, quelques fois agrémentée d’un
bout de lard. Puis ils se couchent dans la chambre qu’ils partagent,
lorsqu’ils sont mariés, avec leur femme et leurs enfants, parfois leur
mère, plus rarement le père (l’espérance de vie n’est même pas de
quarante ans, surtout chez les hommes). Célibataires, ils vivent
généralement avec leurs parents et leurs frères et soeurs, et seul un
rideau protège leur intimité dans la chambrée commune.
Bref, on ne se retrouve que le dimanche, que beaucoup
chôment, bien que le repos dominical obligatoire, comme les fêtes
religieuses, ne soit pas rémunéré avant 1906.
C’est que l’Eglise catholique a veillé à préserver au
maximum le caractère sacré du Dimanche, malgré la révolution
industrielle et la férocité du monde économique gouverné par le profit à
tout prix.
Dans certaines usines, les règles de l’employeur - et le
besoin d’argent des ouvriers - ont détrôné celles de la religion, mais
dans la plupart des grandes industries, en particulier dans le Nord,
l’ouvrier dispose du dimanche. Il est vrai que les grandes familles
comme les Mullier,ou les Motte, sont de fervents catholiques, et
transposent dans leurs fabriques certaines obligations comme le respect
du jour du Seigneur.
D'ailleurs, pour s'en persuader, il suffit de rappeler la
fière devise d'Alfred MOTTE « Bâtard, athé, châtré, en semaine, telle
doit être la devise du façonnier en activité. Le dimanche, il mettra les
bouchées doubles... »
En outre, il n’est pas dans leur intérêt de saper les
principes de l’Eglise, qui, loin de combattre le libéralisme, contribue
à maintenir la classe ouvrière et paysanne dans la soumission : l’homme
du peuple supporte tout ou presque parce qu’il a la foi, et que le
Clergé lui répète inlassablement qu’il faut accepter les épreuves que
Dieu envoie, pour accéder plus tard au Paradis.
L’homme ne vit pas sur terre pour être heureux, il vit
pour gagner son salut. L’allemand Karl Marx l’a bien compris, qui
dénonce la religion “opium du peuple”.
Il y a deux autres avantages au repos hebdomadaire :
D’abord, l’ouvrier récupère un peu de sa fatigue de la semaine, et même
si cela est insuffisant pour lui rendre une bonne santé, cela aboutit à
réduire un peu - un tout petit peu - les accidents du travail.
Ce n’est pas que ces accidents gênent l’employeur ,
l’ouvrier blessé ou mort est vite remplacé, et aucun texte n’impose une
indemnisation que la victime ou sa famille ne songent même pas à
réclamer. Certains patrons paternalistes donnent un petit pécule à la
veuve ou au grabataire, et on n’en parle plus.
Non, ce qui dérange le plus, ce sont les accidents
importants, ceux qui causent beaucoup de dégats, soit aux machines, car
le manque à gagner sera sensible, soit parmi les employés, car il se
trouve toujours un agitateur pour transformer la douleur des foules en
colère, voire en besoin de vengeance. Grâce au dimanche chômé, l’ouvrier
commet un peu moins d’erreurs ou de maladresses dûes à la fatigue.
Deuxième point en faveur du système : l’ouvrier passe
très souvent son temps libre au cabaret, faute d’avoir d’autres
distractions.
Et au cabaret, on boit plus que de raison, on oublie ses
misères, on endort ses ressentiments, on tue sa révolte, et surtout on
dilapide les quelques sous qui restent. L’épargne est inexistante. Ce
faisant, on s’enferre dans sa pauvreté, on n’a d’autre choix que de
continuer à travailler, coûte que coûte, à n’importe quelles conditions.
Non pas pour parvenir à une vie meilleure, mais pour vivre, pour
survivre, tout simplement. Le seul espoir, c’est d’arriver jusqu’au
prochain Dimanche, pour aller au cabaret et tenter d’oublier. |
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Alphonse,
lui, a une autre raison d’y aller. Depuis plusieurs années, dans le
cabaret qu’il fréquente, il y a un homme qui l’intrigue et le fascine.
Il s’appelle Eugène, dit Lavigne, rapport à son corps
aussi tordu qu’un sarment de vigne .
A plus de trente ans, Lavigne passe ses journées à lire,
à apprendre, à découvrir, à comprendre, à chercher.
Il faut dire qu’il a tout le temps pour satisfaire sa
soif de savoir, il ne travaille pas.
Bien sûr, sa malformation lui interdit tout travail
physique, mais n’importe qui d’autre aurait dû trouver le moyen de
gagner quelques sous pour vivre, ou serait mort depuis longtemps.
Lavigne, c’est quelqu’un de pas ordinaire.
Bien qu’il ne l’ait jamais dit, le bruit court qu’il
n’est pas né comme Alphonse et ses amis dans un foyer ouvrier, mais dans
l’une de ces grandes demeures des beaux quartiers, dans le centre ville.
Seulement, le sort a voulu qu’il ne ressemblât pas à
l’image que son père s’était faite de son héritier, et on l’avait
proprement exclu du clan familial, non sans avoir apaisé sa conscience
en le confiant à vie à une nourrice payée pour lui assurer une existence
correcte.
On dit aussi que, si Lavigne vit encore aujourd’hui,
c’est parce que, depuis la mort de la femme, qui avait bien rempli sa
mission, il va tous les mois chez un Notaire chercher une enveloppe,
dont le contenu ne fait de doute pour personne.
Cette histoire a longtemps troublé Alphonse, qui se
demandait ce que ressentait Lavigne envers ses parents, et s’il lui
était jamais arrivé de vouloir récupérer son statut et son dû.
Avec le temps, il s’est rendu compte que, si la rumeur
était vraie, Lavigne n’en éprouvait aucune rancoeur, et semblait s’être
construit un mode de vie qui lui convenait.
Il y a maintenant plus de 4 ans que Lavigne est apparu
pour la première fois au “Cochon noir”, et la curiosité des premiers
mois a laissé place à une véritable admiration pour ses connaissances.
D’abord, Lavigne sait lire, écrire et compter, ce qui
n’est pas chose courante, dans ce quartier de Wambrechies ou ailleurs.
Si
Alphonse arrive tout juste à signer son nom, ses parents en sont
incapables. Et pour les autres, c’est pareil.
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Certes, il n’est guère besoin d’être un puits de science
quand on est ouvrier en 1872, sauf peut-être pour les actes officiels où
l’Administration, pourtant bien placée pour savoir que l’enseignement
est réservé à une élite, s’obstine à demander aux comparants, quels
qu’ils soient, de signer leurs déclarations, et se contente, devant
l’analphabétisme de la majorité, d’écrire “ le comparant a dit ne savoir
signer ”.
Mais c’est quand même gênant voire humiliant de ne
pouvoir ni lire ni compter . Qui connaît le contenu du règlement
intérieur de l’usine ? Qui est capable de distinguer une affiche de
mobilisation générale d’une affiche annonçant la prochaine foire ? Qui
est en mesure de remplir un chèque, dont la loi française reconnaît la
valeur depuis 1865 ? Qui lit le journal ? Qui comprend l’acte
d’expulsion que brandit le propriétaire ? Qui est certain que son patron
a bien payé ce qu’il lui doit ? Qui sait s’orienter dans un quartier
inconnu ?
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Rien que parce qu’il peut répondre “ moi “ à toutes ces
questions, Lavigne devient un “Monsieur “ aux yeux des autres.
Seulement, cela ne l’intéresse pas d’être un “Monsieur”.
Son souhait, c’est d’être accepté parmi les gens qu’il cotoie, et pour
cela, vu qu’il ne partage pas leur façon de vivre et leurs soucis, il
s’est trouvé un rôle qui plaît, à lui et aux autres : il a inventé le
journal parlant. Il leur transmet ce qu’il sait des événements récents
et de l’actualité, et, quand ils le sollicitent, il les conseille, les
aide, suscite la réflexion ou l’ imagination. Il essaie même de les
éveiller à la littérature, à la peinture, à la musique, par la relation
qu’il fait de ce qu’il a lu, vu ou entendu.
Il a enfin le sentiment d’être utile, et Alphonse, comme
Auguste ou Joseph, a moins l’impression de vivre dans son coin, isolé du
reste du monde.
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C’est comme cela qu’Alphonse a appris qu’un canal avait
été construit à Suez, par un français nommé Ferdinand de Lesseps (1869),
qu’une guerre terrible avait opposé les Américains du Nord à ceux du
Sud, aboutissant à l’abolition de l’escalavage (1861-1865), que l’armée,
ignorant la loi autorisant la grève ( 1864, loi Emile Olivier ), avait
tué 14 personnes parmi les mineurs lyonnais en grève (1869). Lavigne
avait même raconté qu’un écrivain un peu fou pensait que l’homme
pourrait un jour aller sur la lune ( Jules Verne, “ De la terre à la
lune “, 1865).
Les années s’écoulent. Napoléon III, dernier Empereur et
premier Président de la République, élu au suffrage universel masculin,
meurt en 1873. Désignés par l’Assemblée Nationale, Thiers puis
Mac Mahon
le remplacent.
La première exposition impressionniste en France, où sont
exposées “ Les Danseuses “ peintes par Degas en 1872, ou le “ Déjeuner
sur l’herbe”de Manet ( 1863), suscite tout à la fois éloges et
critiques. (1874). |
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