Accueil Remonter Alphonse et Flore 2

Alphonse DUTHOIT et Flore DELEDICQUE

La vie d'un couple du Nord au milieu des changements de la fin du XIXième Siècle

L'histoire et l'Histoire

Côté Duthoit, patronyme de ma mère, Papy était le 7ième des 9 enfants d’Alphonse Eugène et de sa deuxième épouse, Flore Deledicque.

Alphonse était veuf de sa première femme, Félicie Pollet, décédée le 21 Juin 1876.

Contrairement à une idée répandue dans ma famille, un enfant, Eloi Jules était né de cette union. Pour être exacte, il naquit le 2 Décembre 1872, soit un peu plus de 2 ans avant le mariage de ses parents (29.03.1875). Légitimé à cette occasion, il perdit le nom de Pollet pour porter celui de Duthoit.

Flore avait quant à elle perdu son mari, Gustave Labbens, le 19.01.1882 et élevait seule leurs deux petites filles, Angèle et Justine ( née en 1876).

 

Ils se marièrent le 31 Janvier 1885, à Marcq en Baroeul, en présence de la mère d’Alphonse, Sophie Marescaux, son père Jean Baptiste étant décédé, de même que les parents de Flore, Louis et Augustine ( née Picavet). En furent témoins Clotaire, Louis et Léon, tous trois frères d’Alphonse, et Henri Pollet, frère de sa défunte épouse.

A cette époque, Jules Grévy était Président de la République depuis six ans. Il ne restait à Victor Hugo que quatre mois à vivre, la France obtint cette année-là le protectorat de Madagascar, tandis que la Belgique créait l'État du Congo et que Pasteur vaccinait le jeune Joseph Meister contre la rage.

 

Le mariage d’ Alphonse et Flore fut très vite consacré par la naissance d’un fils, prénommé Alphonse Florent ( 18.09.1885), suivi un an plus tard d’un second garçon, Louis Eugène ( 19.12.1886).

Ouvrier en fabrique, Alphonse s’était certainement senti concerné en 1886 par la grève dans la mine de Decazeville, où 2000 ouvriers , las de leurs conditions de travail et des retards de paiement de leurs salaires, tuèrent le Directeur et tinrent tête 108 jours durant aux autorités, avant de céder contre une augmentation de salaire de 10 centimes par benne de charbon.

 

A l’étranger, la statue de La Liberté, sculptée par Batholdi sur une structure de Gustave Eiffel, arrivait dans le port de New York. Une boisson nouvelle, à base de cocaïne, et baptisée Coca Cola faisait son apparition aux États Unis, et la Bavière démettait Louis II, le Roi Fou, quelques jours avant sa tragique noyade.

En Europe, Guillaume II était sacré Empereur d’Allemagne, et l’Anglais Dunlop inventait la chambre à air.

En France, Jules Grévy fut reconduit pour un second mandat présidentiel. Van Gogh, dans un accès de colère, se coupait une oreille, tandis que le Gouvernement français acceptait la diffusion du 1er grand emprunt russe sur son territoire.

L’année 1889 fut marquée par l’Exposition Universelle de Paris, où fut inaugurée la Tour Eiffel.

L’Allemagne votait une loi sur l’assurance sociale invalidité et vieillesse, et la bande dessinée faisait ses débuts avec les tribulations de la Famille Fenouillard dans Le Petit Illustré. La deuxième Internationale , à peine constituée, instituait le principe d’une journée de travail chômée , le 1er Mai, symbole des revendications ouvrières.

Le 16 Juin 1889, Gustave Cyr vint compléter la famille Duthoit. Puis Flore eut quelques mois pour reprendre des forces et profiter de ses enfants, avant de mettre au monde Blanche Madeleine le 07 juillet 1891.

Entre ces deux naissances, beaucoup d'événements d’importance inégale : le premier 1er Mai chômé, en 1890, s’accompagna de nombreuses grèves, mais c’est en 1891 que cette manifestation prit une tournure particulièrement dramatique, à Fourmies: Face aux grévistes de l’usine “ La Sans Pareille”, l’armée ouvrit le feu, tuant neuf personnes et en blessant une soixantaine.

 

 

La condition ouvrière en cette fin de siècle était très précaire, et source de multiples mouvements de révolte, parfois très durs, mais presque toujours stériles et sévèrement réprimés.

Ouvriers en fabrique, de plus en plus nombreux avec l’industrialisation croissante, mineurs, journaliers qui louaient leur force de travail à la journée pour des activités diverses, travailleurs à domicile qui , des heures durant s’échinaient sur leurs machines à coudre ou leur métier à tisser dans des pièces sombres et humides, ...la variété de cette population laborieuse n’avait d’égale que leur insatisfaction commune devant leurs conditions de travail et de vie : Salaires très bas ( un ouvrier gagnait entre 2 et 3 francs par jour, une femme la moitié et un enfant moins d’un franc), souvent à la pièce pour certaines professions, en particulier les travailleurs à domicile, absence totale de protection sociale ( aucune prise en charge en cas de maladie ou d’accident, même lors d’accident du travail, pas de congé maternité ni de garantie d’emploi) , pas de repos dominical ni de congés payés, pas de retraite, risque permanent de perdre son emploi pour des raisons multiples, horaires excessifs ( 10 à 14 heures par jour ), logements exigus et trop souvent insalubres ( deuxième poste de dépenses d’une famille), ...

Le travail des enfants, légèrement assoupli quant à sa durée par rapport aux adultes, était nécessaire pour parvenir à équilibrer le budget familial, dont les deux tiers finançaient l’alimentation.

Si les lois votées à l’instigation de Jules Ferry en 1881-1882 et instituant l’enseignement obligatoire jusqu’à 13 ans , constituèrent évidemment un progrès, elles ne manquèrent pas d’aggraver la situation matérielle des familles, obligées d’assumer la charge improductive d’enfants, qui auparavant, parfois dès 8 ans, amenaient chez eux le complément indispensable pour faire vivre les nombreux membres de la maisonnée.

La santé de cette classe ouvrière était mauvaise.

Trop peu rémunérée pour s’alimenter correctement - dans plus d’un foyer, la viande n’était présente qu’une fois par semaine -, elle avait plus souvent qu’à son tour recours à la charcuterie, dont la qualité souvent douteuse était responsable de la grande fréquence du ténia.

L’alimentation ouvrière privilégiait les pommes de terre ( une famille de 6 personnes en consomme en moyenne 5 kilos par jour en 1860 ! ) , le lait battu et bien sûr le pain, mais pas le pain blanc, réservé aux jours de fête, plutôt le pain blanzé ou le pain gris. On estime qu’une famille lilloise de 6 personnes en mangeait 4 kilos par jour.

Dans la seconde moitié du XIX ème siècle, le kilo de pommes de terre coûte 1 à 3 sous, le kilo de boeuf 1,30 à 1,50 francs, et un ouvrier gagne environ 2 francs par jour !

La soupe restait aussi un plat largement utilisé : obtenue à partir d’un bouillon de légumes, éventuellement accompagné d’un morceau de lard, et rendue plus consistante par l’adjonction de pain, elle ne pouvait constituer un repas normal et suffisant pour les ouvriers au travail physique et long.

Quant à l’habitat, il ne comportait souvent qu’une ou deux pièces pour loger toute la famille. La moyenne étant de quatre enfants par couple, auxquels s’ajoutaient parfois un ou plusieurs grands parents, la distribution des pièces était simple : une chambre abritait tous les couchages, séparés de rideaux pour maintenir un minimum d’intimité, l’autre pièce servant tout à la fois de cuisine, de salle commune et, pour les travailleurs à domicile, de lieu de travail.

Dépourvue d’eau courante et bien sûr d’eau chaude, dotée de latrines souvent communes sur le palier ou dans la cour, chauffée par la seule cheminée ou, plus fréquemment en ville, par un poêle unique, mal éclairée - l’électricité est inconnue dans la plupart des villages en 1900, et n’a pas encore détrôné la lampe à pétrole en ville -, mal isolée, décorée de rares objets ( parfois une photo, un crucifix, l’Almanach des Postes,... ), l’habitation est peu engageante pour nous qui sommes habitués au confort moderne.

L’hygiène est réduite au minimum : l’absence de salle de bain et d’eau courante ne facilite pas les grandes toilettes, les odeurs de cuisine et de transpiration se mélangent, outre celles des latrines installées à proximité du puits mal ou pas protégé des infiltrations.

Dans le Nord, c'est à Lille qu'on trouve les pires taudis.

C'est ainsi que Victor Hugo, Parlementaire membre d’une commission d’enquête, a pu les décrire d'une phrase lapidaire : “ Caves de Lille, on meurt sous vos plafonds de pierre...”

Car les caves sont devenues le refuge des plus pauvres, à Lille comme à Saint Omer ou dans d’autres villes. Une pièce unique, sans lumière ni aération, où agonisent des adultes ou des enfants, comme cette petite fille de 8 ans atteinte de rougeole qu’a vue Hugo...Et même lorsqu’on sort à l’air libre, on est assailli par l’humidité et des odeurs nauséabondes des courettes, long boyau d‘un mètre de large,débouchant sur la rue, sans égout et bordé de maisons sombres et malsaines.

On estime à 37 mètres cubes le volume d’air nécessaire à une personne. Dans ces quartiers, on n’atteint même pas 10 mètres cubes.

Lorsque les caves seront progressivement abandonnées, on construira des courées, comme à Roubaix ou à Tourcoing : Sur une bande de terrain perpendiculaire à la rue, on construit d’un côté des petites maisons de briques accolées, composées de deux pièces, l’une au rez de chaussée l’autre en mansarde à l’étage. Pas de couloir ni de dépendance. Au bout de l’impasse ainsi créée, une baraque abrite les communs collectifs et une pompe collective trône au milieu de la cour.

Ces courées, constructions à caractère social, proliféreront et abriteront en 1869 plus d’un tiers des ménages roubaisiens.

Or l’ensoleillement y est nul dans plus de 35% des cas, la promiscuité est épouvantable ( la densité atteint parfois 400 maisons à l’hectare), et le matériau de construction de désagrège à cause de l’humidité et de la fumée des usines. Le tout-à-l’égout n’existe pas ( En 1902, plus de 30% des immeubles parisiens, pourtant à l’avant garde du progrès, en sont encore dépourvus ).

L’hygiène fait cruellement défaut, et la mort provoque des ravages : en 20 mois, dans une courée de 110 habitants, un médecin observe 47 cas de typhoïde, 17 de gastro-entérite, 4 de diarrhée verte infectieuse, 1 de choléra et plusieurs cas de diphtérie aviaire, dus à la présence de pigeonniers auxquels l’homme du Nord est fortement attaché. D’ailleurs, l’homme cherche dans l’animal l’attachement et l’affection qui sont si rares dans ce monde industrialisé : à Roubaix, on compte en 1850 autant de chiens que de ménages !

Le recours au médecin est rare. On privilégie d’abord les remèdes de « bonne fame » ( mettre des rideaux rouges dans la pièce où repose un rougeoleux ), qui , s’ils sont souvent inoffensifs , conduisent parfois au pire, et, dans tous les cas, retardent l’intervention salvatrice du professionnel.

Longtemps, on négligea de montrer un enfant au médecin : Ne sachant parler, l’enfant ne peut par définition dire où il a mal.

Et même pour un adulte, le coût des soins est tel qu’on retarde le plus possible le moment d’y recourir.

L'hôpital reste un endroit craint et fui . Il faut reconnaître qu’on y meurt encore beaucoup, d’une part parce qu’on y va trop tardivement, d’autre part parce que les règles d'asepsie et d’hygiène n’y sont pas encore toujours respectées.

Lorsque des cliniques d’accouchement s’implanteront un peu partout en ville, elles connaîtront une réputation similaire, et seront laissées aux filles-mères, aux pauvres et aux indigents.

L’accouchement reste une affaire familiale, qui se déroule à la maison, avec l’assistance d’une accoucheuse professionnelle, rarement du médecin lui-même.

Trop souvent, celle-ci n’a comme référence que son expérience personnelle, sans aucune compétence médicale.

Parfois, c’est la voisine, qui, pleine de dévouement , apporte son aide; d’autres fois, c’est une matrone un peu sorcière, qui au contraire de la précédente, se croit compétente et administre des recettes qui , conjuguées au manque d’hygiène , expliquent la fréquence des fièvres puerpérales qui tuent la mère et l’enfant.

Et lorsque l’enfant naît vivant, rien n’est gagné.

D’abord, nombre de jeunes mères décèdent dans le mois qui suit la naissance, lorsqu’elles n’ont pas été sacrifiées pour sauver le bébé.

Ensuite, l’enfant lui-même est confronté à l’ignorance pédiatrique, au manque d’hygiène, à l’alimentation déficiente et inadaptée, aux accidents dus à l’eau, au feu ou aux animaux familiers.

La gastro-entérite surtout décime les frêles organismes. Le médecin s’avérant inutile du fait de l'âge de l’enfant, on soigne à l’aide de recettes ancestrales et inefficaces, on intercède auprès de tel ou tel saint...

C’est ainsi qu’en 1897, le Nord détient le record de décès d’enfants de moins d‘un an, avec 284 sur 1000 décès. A Lille, dans cette deuxième moitié du XIXème siècle, on enterre chaque jour trois enfants de moins de cinq ans. En 1855, dans le Pas de Calais, 4 enfants sur 10 n’atteignent pas 10 ans. Et de 1800 à 1914, Lille a porté en terre 120 000 enfants de moins d’un an sur les 470 000 qui sont nés pendant cette période.

Presque tous les enfants, surtout dans le milieu ouvrier, étaient touchés. Ceux qui survivaient gardaient souvent de leurs maladies des séquelles qui, aggravées par le travail précoce en usine, leur valaient l’exemption au service militaire : en 1841, le Conseil de révision du Département du Nord réforme pour raisons médicales 3 851 des 6 307 jeunes gens examinés, soit plus de la moitié !

Et pourtant, la recherche médicale progresse en cette fin du 19ème siècle ( découvertes du virus de la diphtérie et de la polio par l’allemand Behring ( 1890), du 1er sérum antidiphtérique par le français Émile Roux ( 1894), du virus de la peste qui décime depuis des siècles la population mondiale ( Yersin, 1894), etc...).

Mais à l’échelle humaine, il faut tant de temps pour passer d'une découverte de virus à l’élaboration du vaccin et à sa diffusion ! Et quand bien même ce délai serait court, tant d’éléments extérieurs contribuent à une mauvaise santé générale ( hygiène, conditions de travail, d’alimentation...) que nombre de maladies et de décès sont inévitables.

 

 

Ecrire à Généalica