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Le
16 Juin 1889, Gustave Cyr vint compléter la famille Duthoit. Puis Flore eut
quelques mois pour reprendre des forces et profiter de ses enfants, avant de
mettre au monde Blanche Madeleine le 07 juillet 1891.
Entre
ces deux naissances, beaucoup d'événements d’importance inégale : le premier
1er Mai chômé, en 1890, s’accompagna de nombreuses grèves, mais c’est en
1891 que cette manifestation prit une tournure particulièrement dramatique,
à Fourmies: Face aux grévistes de l’usine “ La Sans Pareille”, l’armée
ouvrit le feu, tuant neuf personnes et en blessant une soixantaine.
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La condition ouvrière en cette fin de siècle était très précaire, et source
de multiples mouvements de révolte, parfois très durs, mais presque toujours
stériles et sévèrement réprimés.
Ouvriers en fabrique, de plus en plus nombreux avec l’industrialisation
croissante, mineurs, journaliers qui louaient leur force de travail à la
journée pour des activités diverses, travailleurs à domicile qui , des
heures durant s’échinaient sur leurs machines à coudre ou leur métier à
tisser dans des pièces sombres et humides, ...la variété de cette population
laborieuse n’avait d’égale que leur insatisfaction commune devant leurs
conditions de travail et de vie : Salaires très bas ( un ouvrier gagnait
entre 2 et 3 francs par jour, une femme la moitié et un enfant moins d’un
franc), souvent à la pièce pour certaines professions, en particulier les
travailleurs à domicile, absence totale de protection sociale ( aucune prise
en charge en cas de maladie ou d’accident, même lors d’accident du travail,
pas de congé maternité ni de garantie d’emploi) , pas de repos dominical ni
de congés payés, pas de retraite, risque permanent de perdre son emploi pour
des raisons multiples, horaires excessifs ( 10 à 14 heures par jour ),
logements exigus et trop souvent insalubres ( deuxième poste de dépenses
d’une famille), ...
Le travail des enfants, légèrement assoupli quant à sa durée par rapport aux
adultes, était nécessaire pour parvenir à équilibrer le budget familial,
dont les deux tiers finançaient l’alimentation.
Si les lois votées à l’instigation de Jules Ferry en 1881-1882 et instituant
l’enseignement obligatoire jusqu’à 13 ans , constituèrent évidemment un
progrès, elles ne manquèrent pas d’aggraver la situation matérielle des
familles, obligées d’assumer la charge improductive d’enfants, qui
auparavant, parfois dès 8 ans, amenaient chez eux le complément
indispensable pour faire vivre les nombreux membres de la maisonnée.
La santé de cette classe ouvrière était mauvaise.
Trop peu rémunérée pour s’alimenter correctement - dans plus d’un foyer, la
viande n’était présente qu’une fois par semaine -, elle avait plus souvent
qu’à son tour recours à la charcuterie, dont la qualité souvent douteuse
était responsable de la grande fréquence du ténia.
L’alimentation ouvrière privilégiait les pommes de terre ( une famille de 6
personnes en consomme en moyenne 5 kilos par jour en 1860 ! ) , le lait
battu et bien sûr le pain, mais pas le pain blanc, réservé aux jours de
fête, plutôt le pain blanzé ou le pain gris. On estime qu’une famille
lilloise de 6 personnes en mangeait 4 kilos par jour.
Dans la seconde moitié du XIX ème siècle, le kilo de pommes de terre coûte 1
à 3 sous, le kilo de boeuf 1,30 à 1,50 francs, et un ouvrier gagne environ 2
francs par jour !
La soupe restait aussi un plat largement utilisé : obtenue à partir d’un
bouillon de légumes, éventuellement accompagné d’un morceau de lard, et
rendue plus consistante par l’adjonction de pain, elle ne pouvait constituer
un repas normal et suffisant pour les ouvriers au travail physique et long.
Quant à l’habitat, il ne comportait souvent qu’une ou deux pièces pour loger
toute la famille. La moyenne étant de quatre enfants par couple, auxquels
s’ajoutaient parfois un ou plusieurs grands parents, la distribution des
pièces était simple : une chambre abritait tous les couchages, séparés de
rideaux pour maintenir un minimum d’intimité, l’autre pièce servant tout à
la fois de cuisine, de salle commune et, pour les travailleurs à domicile,
de lieu de travail.
Dépourvue d’eau courante et bien sûr d’eau chaude, dotée de latrines souvent
communes sur le palier ou dans la cour, chauffée par la seule cheminée ou,
plus fréquemment en ville, par un poêle unique, mal éclairée - l’électricité
est inconnue dans la plupart des villages en 1900, et n’a pas encore détrôné
la lampe à pétrole en ville -, mal isolée, décorée de rares objets ( parfois
une photo, un crucifix, l’Almanach des Postes,... ), l’habitation est peu
engageante pour nous qui sommes habitués au confort moderne.
L’hygiène est réduite au minimum : l’absence de salle de bain et d’eau
courante ne facilite pas les grandes toilettes, les odeurs de cuisine et de
transpiration se mélangent, outre celles des latrines installées à proximité
du puits mal ou pas protégé des infiltrations.
Dans le Nord, c'est à Lille qu'on trouve les pires taudis.
C'est ainsi que Victor Hugo, Parlementaire membre d’une commission
d’enquête, a pu les décrire d'une phrase lapidaire : “ Caves de Lille, on
meurt sous vos plafonds de pierre...”
Car les caves sont devenues le refuge des plus pauvres, à Lille comme à
Saint Omer ou dans d’autres villes. Une pièce unique, sans lumière ni
aération, où agonisent des adultes ou des enfants, comme cette petite fille
de 8 ans atteinte de rougeole qu’a vue Hugo...Et même lorsqu’on sort à l’air
libre, on est assailli par l’humidité et des odeurs nauséabondes des
courettes, long boyau d‘un mètre de large,débouchant sur la rue, sans égout
et bordé de maisons sombres et malsaines.
On estime à 37 mètres cubes le volume d’air nécessaire à une personne. Dans
ces quartiers, on n’atteint même pas 10 mètres cubes.
Lorsque les caves seront progressivement abandonnées, on construira des
courées, comme à Roubaix ou à Tourcoing : Sur une bande de terrain
perpendiculaire à la rue, on construit d’un côté des petites maisons de
briques accolées, composées de deux pièces, l’une au rez de chaussée l’autre
en mansarde à l’étage. Pas de couloir ni de dépendance. Au bout de l’impasse
ainsi créée, une baraque abrite les communs collectifs et une pompe
collective trône au milieu de la cour.
Ces courées, constructions à caractère social, proliféreront et abriteront
en 1869 plus d’un tiers des ménages roubaisiens.
Or l’ensoleillement y est nul dans plus de 35% des cas, la promiscuité est
épouvantable ( la densité atteint parfois 400 maisons à l’hectare), et le
matériau de construction de désagrège à cause de l’humidité et de la fumée
des usines. Le tout-à-l’égout n’existe pas ( En 1902, plus de 30% des
immeubles parisiens, pourtant à l’avant garde du progrès, en sont encore
dépourvus ).
L’hygiène fait cruellement défaut, et la mort provoque des ravages : en 20
mois, dans une courée de 110 habitants, un médecin observe 47 cas de
typhoïde, 17 de gastro-entérite, 4 de diarrhée verte infectieuse, 1 de
choléra et plusieurs cas de diphtérie aviaire, dus à la présence de
pigeonniers auxquels l’homme du Nord est fortement attaché. D’ailleurs,
l’homme cherche dans l’animal l’attachement et l’affection qui sont si rares
dans ce monde industrialisé : à Roubaix, on compte en 1850 autant de chiens
que de ménages !
Le recours au médecin est rare. On privilégie d’abord les remèdes de « bonne
fame » ( mettre des rideaux rouges dans la pièce où repose un rougeoleux ),
qui , s’ils sont souvent inoffensifs , conduisent parfois au pire, et, dans
tous les cas, retardent l’intervention salvatrice du professionnel.
Longtemps, on négligea de montrer un enfant au médecin : Ne sachant parler,
l’enfant ne peut par définition dire où il a mal.
Et même pour un adulte, le coût des soins est tel qu’on retarde le plus
possible le moment d’y recourir.
L'hôpital reste un endroit craint et fui . Il faut reconnaître qu’on y meurt
encore beaucoup, d’une part parce qu’on y va trop tardivement, d’autre part
parce que les règles d'asepsie et d’hygiène n’y sont pas encore toujours
respectées.
Lorsque des cliniques d’accouchement s’implanteront un peu partout en ville,
elles connaîtront une réputation similaire, et seront laissées aux
filles-mères, aux pauvres et aux indigents.
L’accouchement reste une affaire familiale, qui se déroule à la maison, avec
l’assistance d’une accoucheuse professionnelle, rarement du médecin
lui-même.
Trop souvent, celle-ci n’a comme référence que son expérience personnelle,
sans aucune compétence médicale.
Parfois, c’est la voisine, qui, pleine de dévouement , apporte son aide;
d’autres fois, c’est une matrone un peu sorcière, qui au contraire de la
précédente, se croit compétente et administre des recettes qui , conjuguées
au manque d’hygiène , expliquent la fréquence des fièvres puerpérales qui
tuent la mère et l’enfant.
Et lorsque l’enfant naît vivant, rien n’est gagné.
D’abord, nombre de jeunes mères décèdent dans le mois qui suit la naissance,
lorsqu’elles n’ont pas été sacrifiées pour sauver le bébé.
Ensuite, l’enfant lui-même est confronté à l’ignorance pédiatrique, au
manque d’hygiène, à l’alimentation déficiente et inadaptée, aux accidents
dus à l’eau, au feu ou aux animaux familiers.
La gastro-entérite surtout décime les frêles organismes. Le médecin
s’avérant inutile du fait de l'âge de l’enfant, on soigne à l’aide de
recettes ancestrales et inefficaces, on intercède auprès de tel ou tel
saint...
C’est ainsi qu’en 1897, le Nord détient le record de décès d’enfants de
moins d‘un an, avec 284 sur 1000 décès. A Lille, dans cette deuxième moitié
du XIXème siècle, on enterre chaque jour trois enfants de moins de cinq ans.
En 1855, dans le Pas de Calais, 4 enfants sur 10 n’atteignent pas 10 ans. Et
de 1800 à 1914, Lille a porté en terre 120 000 enfants de moins d’un an sur
les 470 000 qui sont nés pendant cette période.
Presque tous les enfants, surtout dans le milieu ouvrier, étaient touchés.
Ceux qui survivaient gardaient souvent de leurs maladies des séquelles qui,
aggravées par le travail précoce en usine, leur valaient l’exemption au
service militaire : en 1841, le Conseil de révision du Département du Nord
réforme pour raisons médicales 3 851 des 6 307 jeunes gens examinés, soit
plus de la moitié !
Et pourtant, la recherche médicale progresse en cette fin du 19ème siècle (
découvertes du virus de la diphtérie et de la polio par l’allemand Behring (
1890), du 1er sérum antidiphtérique par le français Émile Roux ( 1894), du
virus de la peste qui décime depuis des siècles la population mondiale (
Yersin, 1894), etc...).
Mais à l’échelle humaine, il faut tant de temps pour passer d'une découverte
de virus à l’élaboration du vaccin et à sa diffusion ! Et quand bien même ce
délai serait court, tant d’éléments extérieurs contribuent à une mauvaise
santé générale ( hygiène, conditions de travail, d’alimentation...) que
nombre de maladies et de décès sont inévitables. |