En ce 2 Décembre 1872, Alphonse est le plus heureux des hommes : Félicie vient de lui donner un fils, un petit Eloi. Sa fierté est telle qu’il ne veut pas voir la désapprobation que reflète le regard de son père, Jean-Baptiste. Sa mère, elle, le félicite et l’embrasse, comme son frère Louis, et comme le feront dans quelques jours Clotaire et Léon, ses aînés qui n’habitent plus le Hameau de la Bouvries, à Wambrechies. Alphonse n’en veut pas à son père de désavouer son mode de vie, mais il lui semble qu’il est mal placé pour le comprendre. Forcément, il ne s’est marié qu’en 1842, à quarante ans passés, avec Sophie Marescaux, sa mère, de 19 ans sa cadette. Alors comment pourrait-il ressentir ce qu’Alphonse ressent depuis plusieurs années déjà pour Félicie, malgré leur jeune âge à tous deux ? Comment pourrait-il deviner qu’à 20 ans, la passion prend parfois le pas sur la raison, et qu’on ne peut pas passer les plus belles années de sa vie à attendre ? Oh, Alphonse sait parfaitement ce que lui reproche son père : d’avoir mis la charrue avant les bœufs, d’avoir conçu un enfant avant d’en épouser la mère, avant d’être seulement capable de l’épouser. Mais le problème pour Jean Baptiste, c’est qu’Eloi s’appellera Pollet, du nom de sa mère, jusqu’au mariage de ses parents. C’est seulement après qu’il deviendra officiellement un Duthoit à part entière, même si l’identité de son géniteur est un secret de polichinelle pour tout le monde. Et puis, qui l’élèvera, ce gosse, pendant ce temps-là ? Félicie, bien sûr, avec l’aide de ses parents, et les quelques sous qu’Alphonse pourra lui donner de temps en temps. Car il n’a jamais été dans l’intention d’Alphonse d’abandonner Félicie à son sort : Quand “ le chat est allé au fromage”, il assume ses responsabilité dans la plupart des cas ( au XVII siècle, on estime que 10 à 14% des aînés d’un couple ont été conçus avant le mariage). Et ses grands parents paternels, alors ? Le verront-ils seulement, ce petiot ? De toutes façons, comme l’a rappelé le curé l’autre Dimanche, le mariage doit précéder les enfants, et c’est pécher que d’entretenir des relations hors mariage. Alphonse sait tout cela. Lui aussi aimerait vivre avec sa femme et son fils; lui aussi, élevé dans la religion catholique, préfèrerait être marié; lui aussi aurait été fier de donner son nom à l’enfant, mais les choses ne sont pas si simples. D’abord, Alphonse vient seulement d’avoir 20 ans. Il travaille depuis plusieurs années déjà, il est chaudronnier. Mais son salaire est encore bien maigre, et serait insuffisant pour assurer la charge d’une famille. Même avec le salaire de Félicie, qui à 19 ans est ouvrière en fabrique, ils ne s’en sortiraient pas. De toute façon, ils n’ont pas de quoi payer le mariage, le repas de noce, les beaux habits, les alliances ! Et puis il y a autre chose. Autre chose qu’Alphonse n’a jamais dit à son père, bien qu’il devine que Jean-Baptiste en a parfaitement conscience. C’est qu’Alphonse et Louis sont quasiment soutiens de famille. Jean-Baptiste a plus de 70 ans. Journalier, il travaille encore, mais son âge et sa santé ne lui permettent plus de faire des travaux pénibles, les plus rémunérateurs, et sa paye s’en ressent. Bien sûr, Sophie, journalière aussi, gagne un peu d’argent, mais son salaire n’atteint pas celui d’un homme, même à travail égal. Comme ses frères, Alphonse travaille depuis l’âge de 8 ou 10 ans, et rapporte ses gains à la maison. Mais, aujourd’hui, Clotaire, qui est tisserand, et Léon, forgeron, vivent leurs vies. Comme tout le monde, ils ont du mal à joindre les deux bouts, et ne peuvent aider financièrement leurs parents. Restent donc Alphonse et Louis. Et encore, Louis n’a que quatorze ans, c’est un gosse, payé comme un gosse, c’est-à-dire entre 0,50 et un franc par jour, malgré le boulot qu’il abat comme emballeur. Alors Alphonse répugne à envisager de quitter à son tour ses parents. A leur âge, avec la vie de labeur et de privations qu’ils ont menée depuis toujours, ils ne sont pas à l’abri d’un coup dur, d’une maladie qui leur ferait perdre leur emploi, et leurs ressources. Surtout le père. Alphonse attend, encore un peu, comme si dans quelque temps cela pourrait aller mieux. Et pendant ce temps là, il continue de mettre de côté presque tout l’argent de poche que lui remet sa mère, pour son tabac ou ses consommations au cabaret, le dimanche soir. Jamais il n’a vraiment pensé tout laisser tomber pour aller vivre avec Félicie, comme le lui conseillaient certains de ses amis. D’abord, il a sa fierté, et veut pouvoir offrir une vie décente à sa future et à leurs enfants, même s’il a parfaitement conscience que cette vie ressemblera beaucoup à celle de ses propres parents. Et puis Félicie et lui sont mineurs. Il aura 21 ans en Octobre 1873, Félicie en Avril 1874, ils seront majeurs, sauf pour convoler sans le consentement des parents : un garçon ne peut se marier librement qu’à 25 ans. En plus, Alphonse n’a pas encore fait son service national. Dans un sens , c’est une chance : la loi vient de ramener le service de 7 à 5 ans, pour les hommes de 20 à 40 ans ( 1868). Cinq ans, c’est déjà bien long, sans compter qu’il ne sait même pas où il sera envoyé. Alphonse peut aussi être réformé, ce qui lui permettrait de garder son travail. Plutôt grand et carré de corpulence, il demeure malingre, l’armée n’en voudra peut-être pas. On est Jeudi soir, encore deux jours de travail et Alphonse ira Dimanche fêter la naissance d’Eloi avec ses amis, au cabaret. On ne peut pas dire qu’il en soit un client assidu, mais il aime de temps à autre passer la soirée à discuter, à rire, à refaire le monde devant une pinte de bière ou, plus rarement, un verre de vin. Il y retrouve Louis Delepierre, Auguste Fremaux et Joseph Vaneste, ouvriers comme lui, mais ils n’ont guère le temps de se voir pendant les 12 heures qu’ils passent à l’usine. Alphonse, lui, a une autre raison d’y aller. Depuis plusieurs années, dans le cabaret qu’il fréquente, il y a un homme qui l’intrigue et le fascine. Il s’appelle Eugène, dit Lavigne, rapport à son corps aussi tordu qu’un sarment de vigne . A plus de trente ans, Lavigne passe ses journées à lire, à apprendre, à découvrir, à comprendre, à chercher. Il faut dire qu’il a tout le temps pour satisfaire sa soif de savoir, il ne travaille pas. Bien sûr, sa malformation lui interdit tout travail physique, mais n’importe qui d’autre aurait dû trouver le moyen de gagner quelques sous pour vivre, ou serait mort depuis longtemps. Lavigne, c’est quelqu’un de pas ordinaire. Bien qu’il ne l’ait jamais dit, le bruit court qu’il n’est pas né comme Alphonse et ses amis dans un foyer ouvrier, mais dans l’une de ces grandes demeures des beaux quartiers, dans le centre ville. Seulement, le sort a voulu qu’il ne ressemblât pas à l’image que son père s’était faite de son héritier, et on l’avait proprement exclu du clan familial, non sans avoir apaisé sa conscience en le confiant à vie à une nourrice payée pour lui assurer une existence correcte. On dit aussi que, si Lavigne vit encore aujourd’hui, c’est parce que, depuis la mort de la femme, qui avait bien rempli sa mission, il va tous les mois chez un Notaire chercher une enveloppe, dont le contenu ne fait de doute pour personne. Cette histoire a longtemps troublé Alphonse, qui se demandait ce que ressentait Lavigne envers ses parents, et s’il lui était jamais arrivé de vouloir récupérer son statut et son dû. Avec le temps, il s’est rendu compte que, si la rumeur était vraie, Lavigne n’en éprouvait aucune rancoeur, et semblait s’être construit un mode de vie qui lui convenait. Il y a maintenant plus de 4 ans que Lavigne est apparu pour la première fois au “Cochon noir”, et la curiosité des premiers mois a laissé place à une véritable admiration pour ses connaissances. D’abord, Lavigne sait lire, écrire et compter, ce qui n’est pas chose courante, dans ce quartier de Wambrechies ou ailleurs. Si Alphonse arrive tout juste à signer son nom, ses parents en sont incapables. Et pour les autres, c’est pareil. Rien que parce qu’il peut répondre “ moi “ à toutes ces questions, Lavigne devient un “Monsieur “ aux yeux des autres. Seulement, cela ne l’intéresse pas d’être un “Monsieur”. Son souhait, c’est d’être accepté parmi les gens qu’il cotoie, et pour cela, vu qu’il ne partage pas leur façon de vivre et leurs soucis, il s’est trouvé un rôle qui plaît, à lui et aux autres : il a inventé le journal parlant. Il leur transmet ce qu’il sait des événements récents et de l’actualité, et, quand ils le sollicitent, il les conseille, les aide, suscite la réflexion ou l’ imagination. Il essaie même de les éveiller à la littérature, à la peinture, à la musique, par la relation qu’il fait de ce qu’il a lu, vu ou entendu. Il a enfin le sentiment d’être utile, et Alphonse, comme Auguste ou Joseph, a moins l’impression de vivre dans son coin, isolé du reste du monde. Alphonse se remet mal de ce deuil. Heureusement que sa mère s’occupe d’Eloi, qui n’aura connu que 15 mois un foyer normal entre ses deux parents. Avec Auguste, Louis et Joseph, qui essaient de lui changer les idées, Alphonse passe de plus en plus de temps au cabaret. Quelles que soient les statistiques, chaque deuil est difficile à vivre. Et Alphonse s’en rend compte. Joseph, son ami, le pousse à se remarier très vite, comme lui-même l‘a fait après la mort de Marie, sa première femme. Avec ses quatre gosses, il lui fallait bien trouver une solution. Embaucher une servante pour tenir sa maison, c’était impossible, il n’avait pas de quoi la payer. Alors, comme beaucoup de veufs chargés d’enfants, il s’est remarié avec une jeunette qui élève les aînés avec les deux autres qu’ils ont eu ensemble. Mais Alphonse fait la sourde oreille. Il n’a pas envie d’une nouvelle femme, c’est trop tôt. Et puis Sophie, qui s’occupait déjà d’Eloi, a comblé auprès de l’enfant l’absence de sa mère. Il n’y a que Lavigne qui parvient à le sortir de sa morosité, et à l’amène peu à peu à revenir à une vie normale. Alphonse est partagé. Il sait très bien qu’instruire les enfants, c’est se passer d’une source de revenus non négligeable. Il pense à Eloi, qui va sur ses 10 ans, et qui devait quitter les bancs de l’école d’ici quelques semaines, pour entrer à l’usine. Mais, justement parce qu’il pense à lui, Alphonse se met à croire que son fils, grâce à ces nouvelles lois, sera plus instruit et réussira mieux dans la vie. Alphonse ignore que son grand-père, Jean-Baptiste Duthoit, né dans le dernier quart du 18ème siècle, a suivi quelques temps un enseignement succint. Alphonse, lui, a bénéficié d’un enseignement libre, dans une école communale, même si la religion était encore au programme. Alphonse reste songeur après avoir, avec Louis et Joseph, incité Auguste à être le premier à profiter de cette loi. Il se demande si son ami aurait pu, le jour de son mariage, deviner quelle mégère deviendrait sa bien-aimée ? Et la question n’est pas sans intérêt, car Alphonse songe enfin à se remarier, après 9 ans de veuvage, et il lui déplairait de tomber dans un tel piège ! Mais c’est juste pour se faire peur qu’il s’interroge ainsi, car il sait, il sent que Flore n’est pas de ces femmes qui usent leurs maris à petit feu. Oui, elle s’appelle Flore, Flore Deledicque. C’est une grande jeune femme, aux longs cheveux noirs relevés en chignon, et aux petits yeux rieurs. C’est ce qui a tout d’abord attiré Alphonse, ce regard malicieux, qui cadre si mal avec la tenue de deuil qu’il lui a toujours vue. Bien que le noir soit courant, Alphonse trouve que cela ne lui convient pas. Il faut dire que Flore a des raisons de porter le deuil. Depuis ses dix-sept ans - et elle en a aujourd’hui 31 -, elle a enterré 7 membres de sa famille : Son grand père Deledicque, Constant, est décédé en 1861, à l’âge avancé de 76 ans; Quatre ans plus tard, son fils Louis le suivait dans la tombe (1865). Marchand de charbon, puis cabaretier, il n’avait pas 45 ans, et laissait une femme et six enfants de 8 à 20 ans : Emile, Alphonse, Victor, Louis, Flore et Hortense; En 1866, c’est Aimable Picavet, grand père maternel de Flore qui disparaissait à son tour, à quatre vingts ans passés; Puis vint le tour d’Appoline , sa mère, que la mort enleva à 46 ans (1870); En 1878, Adélaïde Desquiens, grand mère maternelle, s’éteignit à 87 ans, suivie un an plus tard de Julie Frémaux, 88 ans, grand mère paternelle. Certes, les décès des grands parents n’étaient pas anormaux en soi. Avec une moyenne d’âge de plus de 82 ans, ils ont eu une longévité exceptionnelle pour l’époque. La disparition des parents de Flore, plus conforme à la moyenne du 19ème siècle, mais prématurée par rapport à l’âge des enfants qu’ils laissaient, fut certainement plus difficile à supporter. Elle rendit sans doute plus douloureux le départ des deux grands mères, amenées à combler le vide laissé par la mort de leurs enfants. Ce furent sans doute ces deux femmes qui organisèrent le 1er mariage de Flore, avec Gustave Labbens, vers 1874. Pour Flore, ce mariage représentait un immense espoir, celui de reconstruire une nouvelle famille alors que la sienne se désagrégeait petit à petit. La naissance d’Angèle, puis de Justine (1876) comblèrent les jeunes époux. Mais Flore n’en avait pas fini avec le malheur, puisque Gustave mourut subitement à Marcq en Baroeul en Janvier 1882. Flore est veuve depuis 2 ans lorsqu’Alphonse se décide à l’aborder. Très vite, ils se trouvent bien ensemble. Elle lui raconte ses drames, ses enfants, et sa volonté de leur donner un nouveau foyer. Lui parle de son premier amour, d’Eloi, et de son envie de connaître encore la douceur familiale. Tous deux sont fragilisés par leur histoire personnelle, mais déterminés à prendre un nouveau départ, et ils sentent qu’ensemble, ils peuvent y arriver. Côté finances, Alphonse peut assurer la charge d’une famille, avec sa paye d’ouvrier en fabrique. Flore est ménagère, mais travaille parfois à domicile à de menus ouvrages de couture. Ce sera un petit supplément bien appréciable. Il est vrai que leur foyer comptera de suite cinq personnes. Angèle et Justine sont trop jeunes, mais Eloi apportera sa contribution. A 12 ans, il termine sa scolarité et Alphonse se fait fort de le placer comme apprenti chez un artisan. Ils s’installeront à Marcq en Baroeul. Flore y vit déjà et connaît du monde. Alphonse laissera la Bouvries à sa mère, et à son frère Louis qui, à 24 ans, appréciera ses aises. Il ira les voir de temps en temps, comme il compte continuer à fréquenter le “ Cochon Noir ” et ses habitués. Le mariage d’Alphonse et de Flore est célébré le 31 Janvier 1885 à Marcq en Baroeul.
Alphonse Duthoit et Félicie Pollet
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