Journal d'un prisonnier de guerre en 1940
Mon père étant maintenant décédé, et après avoir longuement hésité, je me décide à mettre sur ce site dédié à nos ancêtres un extrait de son journal écrit lors de sa captivité en 1940. Si je le mets ainsi à la portée de tous, c'est surtout par Devoir de Mémoire, afin que personne n'oublie que la guerre n'est pas si loin, et quoi de plus fort que le témoignage d'une personne ayant vécu ces temps perturbés pour que chacun se rende compte de la détresse qui régnait dans ces camps. On ne peut pas dire que la deuxième guerre mondiale soit la dernière que la France ait connue, loin de là malheureusement, car d'autres conflits qui n'ont pas eu lieu sur notre territoire, non sans retombées sur notre vie politique et de tous les jours, ont perdurés longtemps encore. Ces conflits, Indochine ou Algérie, ont également prélevés un lourd tribut sur la jeunesse de notre pays, et beaucoup de familles, dont la notre, ont eu à souffrir de ces "événements". Mais revenons au journal de mon père. Tout d'abord quelques éléments pour que vous puissiez comprendre et situer les différents événements qui y sont relatés, faits également indiqués dans ce journal. A la fin de la transcription de son journal, j'ai repris une liste de compagnons de guerre et de captivité que mon père avait notée. - 18/5/1940 Fait prisonnier à Bohain en Vermandois (aisne) à 8h30, à la sortie de la ville. Marche jusque Brancourt Le Grand. - 19/5/1940 Passage à Saint Quentin, couché à Ribemont. - 20/5/1940 Journée à Ribemont. - 21/5/1940 Passage à Guise, couché à La Capelle. - 22/5/1940 Marche jusque Macon, Belgique. - 23/5/1940 Marche jusque Marienbourg. - 24/5/1940 Marche jusque Doische. - 25/5/1940 Marche jusque Finnevaux en passant par Givet. - 2/6/1940 Reste sur Finnevaux en attente de la signature de la paix. - 3/6/1940 Départ vers Beauraing - 7/6/1940 Départ vers Jemelles, embarquement dans un train, 60 dans le wagon. - 9/6/1940 Brève halte à Trèves, départ en train, 51 dans le wagon. - 10/6/1940 Passage par Nuremberg. - 11/6/1940 Arrivée à Wilfleinsdorf Autriche (40 km de Vienne), transfert au camp de Kaisersteinbruck. Immatriculation sous le N° 53757. - 20/6/1940 Départ en train. - 21/6/1940 Arrivée à Spittal, dans le camp de Edling (Stalag XVII A) à 2/3 km de la ville. - 25/6/1940 Apprend que l’armistice a été signé le 22/6/1940. La paix doit suivre dans 2 mois et la libération aussi. Il sera rapatrié le 10/01/1943, démobilisé le 12/01/1943, soit 970 jours de captivité. Il peut enfin voir sa fille née le 27/11/1940. Le 28/8/1940 Ce soir, j’ai le cafard, le temps est gris et j’ai envi de pleurer, ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cela m’arrive mais presque chaque soir lorsque je te dis bonsoir. J’ai le cœur gros, je ne sais rien de toi, voilà pourtant 102 jours que je suis prisonnier et je ne suis pas plus avancé que le 1er jour. Au contraire, chaque jour qui passe voit s’évanouir mon espoir de te revoir bientôt, j’en viens à me demander si je serais rentré pour la naissance de Françoise. A cela il faut ajouter le manque de nouvelles. Quand donc recevrais-je une lettre, j’espère que ce sera prochainement, mais si c’est comme pour la classe je peux encore attendre. Si nous pouvions écrire, mais cela nous est toujours interdit, seuls ceux des régions non occupées peuvent le faire, il parait que pour nous cela va venir mais la encore il faut attendre. Attendre, l’on entend que ce mot mais il y a des moments où cela ne suffit pas et chaque jour qui passe me voit avec moins de patience que le jour précédent. Tu me comprends certainement car tu sais comme moi qu’il n’y a rien de pire que de se demander ce que tu deviens, as-tu suffisamment à manger, es-tu bien portante, as-tu de l’argent. En plus de toi il y a Bernard, mon petit il y a 6 mois que je ne l’ai pas vu, il est grand maintenant, que dit-il ? Ici, l’on ne sait rien, nous n’avons des informations que des sources allemandes qui sont sujet à caution, il y a 2 mois passé que l’armistice a été signé et l’on ne parle pas de la paix, que fait-on en France, Pétain n’a pas l’air de se préoccuper des prisonniers, va-t-on nous laisser ici jusqu’à la fin de la guerre contre l’Angleterre, dans ce cas, je crains fortement que en ayons pour un moment. Tu sais ma chérie, malgré tout je vis pour toi, je sens de plus en plus comme tu es tout pour moi, tu n’es pas là et je n’ai plus de goût, je vis comme un automate, j’essaie parfois de ne pas penser au passé parce que ces souvenirs sont douloureux mais malgré moi mes pensées vont toujours vers toi. Ma chérie, tu ne peux savoir comme je t’aime, aujourd’hui j’étais seul, tranquille et j’ai pensé à toi ardemment, et toi ? Mon amour je te dis bonsoir et je t’embrasse de toute mon âme. Le 30/8/1940 Je reviens des douches et je viens causer un peu avec toi. Depuis avant-hier il n’y a rien de neuf. L’interprète nous annonce que la lettre que nous avons faite le 9/7 n’est pas encore partie, ceci pour les régions occupées soit disant que la poste dans ces régions ne fonctionne pas. Ceci était vrai il y a quelques temps mais je crois que cela ne l’est plus maintenant. Enfin, c’est très long pourvu que tu es été prévenue que je suis prisonnier, si j’en avais la certitude j’aurais déjà un poids de moins sur le cœur. Il paraîtrait également que nous sommes plus de 2 millions de prisonniers, je crois, si cela est vrai, que nous ne resterons pas prisonnier cet hiver car beaucoup nous ne pourrons pas travailler (ici il fait une moyenne de -30°) et nous garder à rien faire cela coûte cher. Mon petit chéri je voudrais te dire encore mille et mille choses mais il y a trop de bruit je vais donc te quitter en t’embrassant bien bien fort (malheureusement ce n’est qu’en pensée quand pourrais-je le faire réellement). Le 31/8/1940 Samedi sans histoire le temps est beau mais le matin et le soir il fait froid. Qu’allons nous faire l’hiver si nous restons ici. Rien ne fait espérer partir avant mais malgré tout j’espère quand même. Nous avons eu le Trait d’union du 25, il donne les principaux passages du discours de Pétain du 14 août. Je vois que l’on se préoccupe de l’amélioration de notre sort mais je m’en fiche d’un colis, ce que je voudrais c’est une lettre de toi mais j’ai bien peur d’être encore longtemps sans en recevoir car le journal dit que la poste ne remarche pas encore normalement, mes 2 lettres ne sont peut être pas parties. Pétain parlant des prisonniers, cela implique que les allemands ont faits le nécessaire pour donner les noms, tu dois être fixée maintenant. Pendant que je t’écris, la chambre est encore pleine de bruits, il n’y a pas moyen d’être tranquille ici, je ne peux l’être que sur le chantier et là je ne peux pas t’écrire, je vais encore devoir arrêter. Ton petit lou qui faute de pouvoir te le dire de vive voix te l’écrit « je t’aime ». Le 2/9/1940 Voici un nouveau mois qui commence : que nous apportera-t-il ? Je crois qu’il sera comme le précédent qu’il ne peut apporter que des déceptions. Hier au soir je suis allé écouter les informations de Stuttgart, ils ont fait le panégérique de l’année de guerre qui vient de s’écouler et ils ont dit qu’il y a 1 an Hitler espérait vaincre mais que ce 1/9/40 il est certain de vaincre l’Angleterre et que ce serait fini bientôt, s’ils pouvaient dire vrai. Hier était mémorable pour nous non seulement par ce souvenir de la mobilisation générale mais surtout pour l’anniversaire de notre mariage, il y a 5 ans que nous sommes l’un à l’autre et cet amour n’a fait que croître avec les ans, j’espère qu’il en sera de même toujours. Aujourd’hui je n’ai pensé qu’à cela ma chérie, je n’ai pu te donner un cadeau pour souhaiter cet anniversaire mais je te le ferais en rentrant. Quand ? c’est toujours une énigme dont je voudrais bien connaître la solution, car je trouve le temps de plus en plus long isolé du monde comme je le suis, sans nouvelles de toi mon amour, ni même de Bernard, de tous ceux que j’aime enfin. Dans le camp les plus optimistes perdent l’espoir de partir d’ici avant l’hiver, moi je me cramponne à la fin Novembre mais si à la mi-octobre il n’y a rien de neuf pour nous ce sera fini je pourrai aussi perdre l’espoir de te revoir avant la naissance de Françoise. Evidemment personne ne sait rien, tout cela n’est que suppositions, je voudrais que ce soit des certitudes. Ce mois apportera a peu près certainement des nouvelles de toi et c’est un point déjà capital si la correspondance entre nous se rétablit, dis ma chérie. Ton petit lou qui a le cœur bien gros d’être loin de toi, qui t’adore et qui t’embrasse de toute son âme je t’aime. Le 4/9/1940 Je viens de relire ce que je t’avais écrit le 2. Depuis, il n’y a rien de neuf, chaque soir aux informations il y a un nombre impressionnant d’avions anglais d’abattus contre quelques allemands !! et nous avons droit à quelques coups de griffe mais à part cela nous ne savons rien de ce qui se passe en France. L’on dirait que Hitler veut une alliance militaire avec nous, chaque soir ils nous disent que le peuple français doit se convaincre qu’il est vaincu sans cela il pourrait avoir à supporter des conditions très dures. Pourquoi disent-ils cela ? il y a peut être de la résistance de la part de Pétain, ce ne sont que des suppositions mais nous ne pouvons faire que cela n’entendant qu’un son de cloche. Enfin il faut laisser faire le temps et si tu veux revenons à nous. Depuis que je suis à ce nouveau chantier j’ai le temps de penser à toi. Tout à l’heure je pensais au moment où je serais près de toi. Tu ne sais peut-être pas ce que j’ai pensé, ce qui te rendra heureuse. Quand je serais près de toi, laisse moi si tu veux ma chérie mettre ma tête sur tes genoux, j’y resterai un moment sans te parler, je pleurerais peut-être mais ce sera de bonheur tandis que maintenant lorsque je pleure c’est de chagrin, je me fais du mauvais sang d’être sans nouvelles car je ne sais pas si tu as de quoi vivre, la CGE peut-elle t’envoyer ton mois, j’espère que oui car sans cela qu’aurais-tu pour vivre, les allocations militaires marchent-elles toujours si oui cela te ferait quelque chose mais ce n’est pas gras à moins que tu ne travailles mais dans ton état ce n’est pas très indiqué ! C’est cela qui me pèse le plus, je sais que l’on ne peut être libéré avant la signature de la paix mais pour les lettres nous pourrions en avoir si ces messieurs voulaient. Et voila tout ce que rumine au long de la journée, te souviens-tu que je te disais que c’était la guerre des nerfs, j’aurais du dire que cette guerre ne prendrait son ampleur qu’après l’armistice car pendant la guerre je n’ai jamais été sans nouvelles de toi. Chaque jour je me dis il faut que tu aies confiance, tu dois espérer mais je ne suis pas toujours assez fort. Ma petite chérie je t’embrasse bien bien fort. Le 5/9/1940 Hier au soir nous n’avons pas eu d’informations car Hitler faisait un discours. Nous en avons eu quelques échos aujourd’hui, le plus intéressant, si sa prophétie se réalise, c’est que Hitler a dit que c’était le dernier mois de guerre, que l’Angleterre serait battue. Maintenant je n’ose plus rire de ce qu’il dit je me souviens trop bien de ce qu’il avait dit concernant son entrée à Paris, il avait dit qu’il y serait le 15 juin et il y était, alors pourquoi ne pas croire à ce qu’il a dit hier. Tu sais, en rentrant nous avons eu une lettre pour écrire chez nous, en premier seuls ceux des régions non-occupées pouvaient écrire après il y eut contrordre, tout le monde peut écrire, évidemment certains disent que nos lettres ne partiront pas et qu’ils nous disent d’écrire uniquement pour contenter tout le monde. D’autre part ce matin il y avait une lettre pour un prisonnier d’un autre camp qui avait été remise par erreur à l’un de nous. C’est une lettre qui vient de Marseille, elle est datée du 22 juillet et la personne écrivant dit qu’elle a reçu la carte de la + rouge disant qu’il était prisonnier. En conséquence il doit s’agir de la carte que nous avons faite à Raisensteinbruck, il n’y a donc pas de raison que tu sois sans nouvelles et par cela tu es plus heureuse que moi. Tu vois ma chérie rien que d’avoir une lettre pour t’écrire cela remonte un peu le moral, il est déjà 8h30 je ne ferais donc cette lettre que demain ce n’est pas pressé car elle ne partira vraisemblablement que lundi. L’un de mes collègues a l’espoir que la paix sera signée pour le 15 octobre je le voudrais bien car alors je serais près de toi pour la naissance de Françoise. Maintenant mon amour je vais aller me coucher, ma nuit dernière tu as été toujours près de moi je te sentais charnellement et toi ? Ton esclave qui t’adore chaque jour davantage s’il est possible d’aimer plus que je t’aime. Le 8/9/1940 Nous sommes aujourd’hui dimanche et je viens te parler après avoir participé à un concours de belotte dont je suis sorti 2ième. Avant-hier j’ai fait la 2ième lettre à ton adresse, elle est encore ici au camp je ne sais donc quand tu l’auras. Hier au soir après une revue de détail qui a durée toute l’après midi, l’adjudant nous a donné les informations françaises et nous a laissé écouter une causerie relative aux prisonniers . si tu as la TSF tu dois l’écouter, nous avons enfin su que la carte faite à Kaiser est bien parvenue à destination et que le courrier va suivre, les relations postales entre la France et l’Allemagne venant de reprendre. Tu ne peux savoir comme cela nous a fait plaisir à tous de savoir que les nôtres avaient de nos nouvelles, pour nous c’est encore une question de semaines mais nous aurons de la patience. Je vais arrêter car c’est très dur pour t’écrire, les joueurs de cartes ayant recommencé à jouer et chahut étant fort. Je t’adore. Le 8/9/1940 7h30 du soir Je reviens d’avoir été boire un demi à la cantine. J’avais dit que je n’irais plus mais ce n’est pas gai de voir les autres y aller et de rester seul dans la chambre. Cette cantine est bien, il y a une véranda avec des fleurs et cela me rappelle le café des fleurs. Te souviens-tu de ce soir où, n’étant rien que nous deux, nous avions été avec la voiture. Que de beaux jours nous avions eus, vois-tu j’ai lu il y a quelques temps que le rappel des souvenirs heureux était douloureux, je n’avais pas très bien compris, mais maintenant je suis de l’avis de cet auteur. Combien de fois je revois tout ce que nous avons fait, toutes nos promenades, nos nuits aussi ne sont pas oubliées, il y en a auxquelles je repense plus fortement, celles de Vannes, de Paris, les quelques heures d’un certain après-midi à rennes. Mes souvenirs remontent encore plus loin, te souviens-tu de nos étreintes du 57 rue H.. K… Je me souviens de ta combinaison culotte à fleurs roses et de la fois où tu l’as repassée en l’ayant sur toi … Je me souviens aussi de notre première nuit à St Leu et d’une autre à Rennes où après notre étreinte tu t’es mise à pleurer. Je me suis fait beaucoup d’illusions sur ces pleurs, maintenant je sais pourquoi tu as pleuré et je fais mon mea culpa, tu avais raison ma chérie je suis avare de mots d’amours après l’étreinte, je me complais dans ma joie et je t’en demande pardon. Si tu étais là tu verrais que je ne commettrai plus ce crime, je suis si privé de toi ma chérie, j’ai un tas de mots d’amour qui me serrent la gorge et tu n’es pas là aussi je les confie à mon oreiller le soir lorsque je te dis bonsoir mais cela me fait pleurer car je repense aux bonsoirs d’avant la guerre. Encore une fois mon oreiller va être mon confident ce soir, combien de fois le sera-t-il encore ? Il parait que les allemands ont lancé ce matin leur plus forte attaque aérienne sur Londres et qu’après ils tenteront un débarquement. Que de morts, que de deuils, il faudrait que tout cela finisse, il y a assez de pleurs et je désirerais tant avoir à nouveau du bonheur, je crois que j’ai payé assez pour cela, je suis triste ma chérie mais je te crie de toute mon âme « Mon amour je t’aime, je t’aime » Le 9/9/1940 après midi Ce matin nous sommes revenus du travail à 9h30 le temps s’étant mis à l’orage et cet après midi nous sommes restés 30 au camp ne pouvant travailler sur notre chantier. J’en ai profité pour faire de la lessive et maintenant je viens me réfugier près de toi. Aurions-nous pu supposer que j’aurais été prisonnier, vraiment cette guerre a été à surprises mais à surprises plus que désagréables. Il y a 6 mois j’étais près de toi, ma perm arrivait presque à sa fin, nous n’aurions jamais imaginé que 6 mois plus tard je me serais trouvé en Autriche à une quarantaine de km des frontières italienne et yougoslave. Et maintenant y suis-je encore pour longtemps à Edling ? j’espère que non, mais je n’en sais rien comme je ne sais plus rien de toi, quand aurais-je une lettre de toi, je me fais du mauvais sang et certains jours je vois tout en noir. Je te vois sans argent, malade, que sais-je encore, ce ne sont que des cauchemars car tu n’as rien fait pour mériter de souffrir, pour nous il parait que c’est notre faute, nous avons voté pour un gouvernement voulant la guerre, mais toi tu n’y es pour rien. Hier au soir la TSF nous a donné quelques précisions sur l’attaque aérienne sur Londres, c’est effroyable, les anglais dans leurs communiqués parlent de 400 tués et 1300 blessés graves et les allemands disent qu’ils ont jeté plus de 1 million de kg de bombes. Nous nous disons civilisés mais les sauvages ne feraient pas ce que nous faisons. Le speaker de la radio française en parlant de cette attaque a dit que c’était le commencement de la fin et le speaker allemand a dit que si les anglais venaient bombarder Berlin une vingtaine de villes anglaises seraient rasées, dans ces conditions je crois aussi que les anglais ne pourrons plus tenir longtemps, rien qu’à Londres ils n’ont pas dormi depuis 15 jours. Admettons que les anglais signent un armistice ce mois ci, que va faire Hitler vis-à-vis de la France ? Va-t-il nous libérer sans attendre la signature de la paix qui serait signée en même temps que l’Angleterre ou va-t-il faire une paix séparée. Dans l’un ou l’autre cas cela demandera-t-il longtemps ? je n’en sais rien mais je pense que si je veux être là près de toi fin novembre il faudrait que cet acte soit signé au plus tard pour la fin du mois, n’est-ce pas trop demander. Je me remets entre les mains de Dieu et j’ai fait le vœu depuis que je suis prisonnier d’aller à Lourdes dès que je le pourrais si je suis près de toi pour la naissance de Françoise et vois-tu j’ai confiance en Lui. Quand rentrerons nous à Lille ? Tu dois savoir comme moi que les anglais bombardent continuellement la cote, ils ont bombardé avant-hier Le Touquet, Calais, St Omer, la forêt de Guises et Dunkerque. Ces pauvres villes doivent être anéanties que de pertes encore par là. Et nous qu’avons-nous comme pertes ? notre appartement est-il intact et la voiture ? enfin cela importe moins que de savoir si tu vas bien et c’est cela qui est le plus dur. Le travail manuel m’a paru dur au début mais maintenant j’y suis habitué et je l’accepterais encore plus dur si je savais quelque chose de toi. Je te fais une lettre décousue mais je te mets tout ce qui me passe par la tête, je ne parle pas trop de mon amour, tu le connais si je commence à en parler cela sera comme hier au soir et je pleurerais de ne pouvoir d’avoir près de moi pour te dire tous les mots d’amour qui venaient à mes lèvres. J’ai repensé aux nuits où nous nous endormions dans les bras l’un de l’autre et je donnerais n’importe quoi pour que nous puissions en refaire autant bientôt. Ton lou qui est fou de toi. Le 10/9/1940 5h30 après midi Aujourd’hui nous sommes restés au camp, rien que les 30 de notre chantier. Il parait qu’il n’y a plus de travail pour nous et que 20 de nous autres vont partir dans un autre camp, enfin, à Dieu va. Une nouvelle plus intéressante : ce midi est arrivé 2 lettres des régions non occupées mais pour l’une, celle de Roubaix, il avait écrit à Roubaix lors de notre immatriculation à Kaiser, et son mot a été renvoyé à Tarbes. La lettre qu’il a reçue est datée du 20 août, tu as donc de mes nouvelles au plus tard depuis le début août et comme les relations postales sont reprises je peux espérer avoir une lettre pour la fin du mois puisque cette lettre a mis 3 semaines. Je reprendrais ce mot tout à l’heure car il va être l’heure de la soupe et il y a du bruit autour de moi. Le 12/9/1940 Je n’ai pas repris ma lettre avant-hier car après la soupe les 2 tables ont été prises par les joueurs de cartes. Hier je voulais la reprendre mais j’ai toujours été sur le pont. En effet il était bien exact que nous partions pour un autre camp et cela a duré tout le jour. Nous avons quitté Edling après la soupe du soir et sommes partis à pied à Morzbichl (4 km de Edling). Je suis avec 2 copains, heureusement car c’est tout un changement. Nous sommes dans une chambre où les nordistes sont en majorité. Ce matin nous avons été séparé en plusieurs groupes, je suis resté avec les 2 copains et nous sommes partis pour toute la journée, nous agrandissons le lit d’un ruisseau et je t’avoue que ce soir je suis fatigué enfin, le civil qui est avec nous est gentil. Mon chéri je ne vais pas tarder à aller coucher. Ton petit lou qui t’embrasse bien bien fort. Le 18/9/1940 Mon petit chéri, je viens de faire ma 3ième carte. Je n’ai presque rien mis, que veux-tu je n’ai toujours pas de nouvelles de toi et sur les autres cartes je t’ai déjà exposé mes malheurs. Je ne peux te dire qu’une seule chose que je t’aime et que je voudrais être près de toi pour te le dire. Avant-hier le bruit avait couru que les allemands avaient débarqué en Angleterre, j’étais déjà joyeux car cela impliquait la fin de la guerre à brève échéance mais l’on ne parle plus de rien aussi je reperds l’espoir. Dans ce camp ils espèrent être libérés pour le 15 octobre, c’est l’opinion du chef de camp, l’on ne sait pas pourquoi mais je t’assure que je voudrais bien que ce soit vrai car tu ne peux savoir à quel point j’en ai marre d’être ici, il est encore heureux que la journée est dure penses donc, lever à 5 heures, départ à 6h10 pour aller au chantier qui se trouve à quelques km, travail assez dur, retour le soir à 6h30. Il y a 1 an nous passions une triste soirée t’en souviens-tu c’était la veille de ton départ à Marchéville. J’y ai bien pensé aujourd’hui, je pense d’ailleurs toujours à toi-même la nuit je rêve de toi, la nuit dernière un colis, tu m’avais envoyé une gomme au crayon, je ne sais pas pourquoi. Mon petit chéri je vais te quitter tout le monde est couché et je vais en faire autant. Ton petit lou qui voudrait se blottir dans tes bras et pleurer, pleurer tellement il a le cœur gros que de ne pouvoir te dire combien il t’aime. Le 22/9/1940 Au moment d’aller coucher je viens parler avec toi, je ne voulais pas car j’ai passé un triste dimanche. J’ai eu un cafard immense, cela a commencé au lever, nous avons regardé les photos et elles m’ont rappelé de si belles heures que j’avais les larmes aux yeux. Pourtant je devrais être optimiste le commandant de ce camp ayant encore redit aujourd’hui que nous retrouverons la France le mois prochain mais voila cela ne veux pas dire que nous serons libérés, nous irons peut-être dans des camps en territoire occupé, cela serait déjà beau mais j’ai du mal à y croire, j’ai déjà été déçu maintes et maintes fois. Cette semaine qui commence m’apportera-t-elle une lettre, hier l’un de chez nous a reçu 2 lettres et 5 colis lorsque le sergent les a donnés j’ai du rentrer car je sentais que je ne pourrais retenir mes larmes. Ma chérie je vais arrêter, je te dis bonsoir. Ton lou qui deviens fou d’être si loin de toi. Le 2/10/1940 Il pleut aussi nous sommes revenus du chantier tout à l’heure. Je viens de regarder les photos que j’ai de toi et j’éprouve le besoin de venir te parler. Ma chérie je me sens bien triste, bien abandonné, la semaine dernière je comptais sur une lettre de toi et je n’ai rien reçu. Je croyais être tranquille mais non, il n’y a rien à faire il faut faire les patates je reprendrais donc tout à l’heure. La corvée est finie, elle a été coupée par un rassemblement pour une distribution de lettres. Il y en avait des régions occupées, les familles n’ont été prévenues que début septembre. Autre canard, il paraîtrait que nous allons quitter Edling le 20 pour rentrer à Kaiser et là nous travaillerions en usine. Mais quand donc serons nous libérés, j’en ai marre plus que marre, je t’aime. Le 4/10/1940 En attendant de partir au boulot je viens une fois de plus te crier mon désarroi. Ma chérie, la semaine est passée et je n’ai pas encore de lettres, que se passe-t-il en France, as-tu reçu mes lettres, si c’est comme les autres tu n’as du être prévenue que début du mois dernier, qu’as-tu fait jusque là. Je m’imagine que tu t’es fait du mauvais sang comme je m’en fais moi-même mais pour toi c’est pire dans ta punition. Je me demande si tu n’es pas malade, si tu es toujours à Rennes, que sais-je. Je ne vis plus que dans l’attente d’une lettre et chaque jour m’apporte une déception. Hier au soir mon voisin de lit a reçu 3 colis aussi ai-je pleuré en étant couché ma chérie tu ne peux savoir comme je suis désespéré d’être sans nouvelles, je t’aime tant mon amour, et il y a plus de 4 mois que je n’ai rien de toi. Ton lou qui est triste, triste à mourir d’être loin de toi. Le 6/10/1940 Encore un triste dimanche qui se passe. Je crois que c’est le plus triste que je passe depuis que je suis prisonnier et tout cela à cause du courrier. Hier il y a eu distribution d’une centaine de lettres rien que pour les hommes de ce camp, pour nous rien du tout. Il y avait des lettres venant de Lille et Roubaix. Ce n’est pas possible, le courrier qui nous est destiné a du rester à Edling. J’espère qu’il y en a pour moi et que demain soir j’en aurais en revenant du travail, sinon ce sera encore des larmes comme hier. Tu comprends que j’ai passé un triste dimanche car c’était l’un ou l’autre qui parle de ses lettres et tout cela me fait penser encore plus ardemment. Ma chérie je suis désolé de ne te parler que de pleurs mais je n’en puis plus jusque maintenant le moral tenait bon mais il flanche depuis quelques jours. Ton petit lou qui t’adores mais qui voudrais avoir de tes nouvelles. Le 8/10/1940 Mon chéri aujourd’hui m’a apporté une grande joie une carte de toi et une de papa. Tu ne peux savoir ma chérie combien cela m’a retourné de voir que tu avais été rassurée sur mon sort par le mot que j’avais envoyé de Ribemont le 20/5. Tu me dis que tout le monde est en bonne santé cela est encore un grand point quand à mon retour pour l’arrivée de Françoise il est toujours problématique. Au point de vue matériel je sais maintenant que tu es à couvert. Papa me rassure à ce sujet. Ma chérie je ne trouve pas assez de mots pour te décrire ma joie que seras-ce quand je te reverrais. Je t’adore mon amour. Le 14/10/1940 Encore un jour heureux puisqu’il m’a apporté une carte de toi qui me dit qu’un colis est en route. J’ai également reçu une lettre de Eva, lettre de 4 pages qui me donne des nouvelles de tout le monde. Ma chérie un petit reproche, pourquoi ne m’envoies-tu pas de lettre, mais des cartes. Tu ne me mets presque rien, je ne sais presque rien, je ne sais pas ce que tu fais et c’est par Eva que je sais par exemple que Françoise manifeste son impatience et que Bernard ne veut pas revenir à Lille. Je voudrais déjà être à samedi pour t’écrire et surtout être au jour de réception de ta prochaine missive qui, je l’espère sera plus longue que tes 2 cartes. Ma chérie je t’adore et je voudrais être près de toi pour te redire que je t’aime à en mourir. Ton petit lou. Le 20/10/1940 Voici le 22ième dimanche de passé, il a très mal commencé, j’ai eu un de ces cafards ce matin, quelque chose de bien, heureusement que cette après midi j’ai eu ta carte du 22 répondant à la mienne du 7/9. C’est une bonne carte (quoiqu’elle ne vaille pas une lettre) car j’y vois que la CGE ne te laisse pas tomber. D’autre part je vois que le geste de papa a été spontané c’est chic de sa part, enfin je vois que tu ne crois pas à une libération proche puisque tu vas m’envoyer un pull. Par contre je n’ai pas encore reçu ton colis du 6/9, je recevrais peut être celui d’Eva avant enfin là aussi je n’ai qu’une chose à faire attendre. Tu ne réponds pas à toutes mes questions par exemple au sujet de Bernard, je suppose qu’il est en bonne santé mais je voudrais bien en avoir la confirmation. Ma chérie je t’embrasse bien, bien fort. Ton lou qui t’adore. Le 29/1/1941 Reçu la carte de père m’annonçant la venue au monde de Françoise. Suis très, très heureux. Je suis loin, bien loin de toi Et malgré tout je suis à toi Mon amour chaque seconde Chaque minute ou heure Me voit penser au malheur De ne pouvoir t’avoir sur mon cœur Qu’il serait doux de sentir Entre mes bras ton corps frémir Et tes lèvres couleur de sang Quand donc les sentirais-je Mordre les miennes ? Ce soir 31/8 je suis las d’être Seul et loin de toi. Noms et adresses des combattants et/ou prisonniers notés par mon père (je n’indique que la ville mais j’ai souvent des adresses plus précises) Si vous reconnaissez un nom ou un visage dans les photos, surtout écrivez-moi. Stalag XVII A Edling (Autriche) Gabriel FROTIN St Quentin René DELPORTE La Madeleine Louis DUDICOURT St André Joseph BROSSEZ André DELAUCHE Calonne Ricouart Paul DECONNYNCK Marcq Sylvain CHAMILLARD Frévent André BILLOIRE Le Touquet BOCQUET Mouret BARELLE Neuville Vitasse Lieutenant BERGOUIGNAY Bordeaux Raymond VALLEE La Bazouge de Chemere VOVARD Le Mans ESQUILLOT Pau Maurice DUMORTIER Roubaix Gilbert GUISE Isbergues Jean VEAUTRIN Carvin Charles LEFEBVRE Lille Joseph LAFORCE Coudekerque Branche Josse VITAL Felleries Edouard DARRAS Fives Maurice DAUPHIN Raismes Robert LAVENEY Lille Victor GRUSON Lille Félix DEFIVES La Madeleine Arthur SION Carnin Victor LANSANT Solesmes Alfred LESNE Fontaine les Vertin Albert ONDART Le Nouvion en Thiérache Augustin BAS Beauraing les Arras Georges DELFOSSE Englefontaine Camille APPLANCOURT Le Nouvion en Thiérache
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